Homélie pour les funérailles de Monsieur l'abbé Jacques Maquinay

prononcée par Monsieur l'abbé Vincent Jemine,

le mercredi 18 avril 2012, en l'église Sainte-Julienne

 

 Le Seigneur m’adressa la parole et me dit :

 Priusquam te formarem in utero novi te

 Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais

 et antequam exires de vulva sanctificavi.

 avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré.

 

Né quelques mois après Benoît XVI,
Jacques a été ordonné à Stavelot peu avant Noël,
   à l’âge de 28 ans.

En effet, très tôt, Jacques a été touché au plus profond de lui-même
par ce mystérieux Berger infatiguablement à la recherche de ses brebis,
qui à l’aube d’une ère nouvelle
a rejoint humblement deux hommes au comble du désespoir
qu’on appellera disciples d’Emmaüs,
   mais qui en réalité ne l’étaient pas encore.

L’abbé Maquinay aimait particulièrement cette page d’évangile
— il me l’a dit.

Son cœur s’embrasait
à l’écoute de cette Parole qui résonnait profondément en lui.

Il se sentit alors investi de la mission d’alimenter
   à son tour ce feu d’amour divin dans d’autres cœurs.

Le service du Christ l’a emporté sur tous les autres chemins
qui s’offraient à lui : Jacques sera prêtre.

Si le diaconat précède le presbytérat,
c’est pour souligner le fondement de toute mission : servir.

Il enseignera notamment le latin.

Et c’est dans cette langue qu’il continuera toujours à prier le bréviaire.

La langue de Cicéron gardera pour lui une saveur particulière.

Il savait bien sûr que le latin n’a pas toujours été la langue de l’Église,
que la lettre de saint Paul aux chrétiens de Rome par exemple
   a été écrite… en grec et que n’est qu’aux IVe - Ve siècle
   que le latin s’imposa en Occident,
parce que les habitants d’Europe ne comprenaient plus le grec.

Petite parenthèse :
Jacques n’en vivait pas pour autant dans le passé !

Je me souviens du jour où il m’a demandé, très intéressé,
comment fonctionnait mon GPS.

Mais ne nous égarons pas avec les GPS
et revenons sur la route d’Emmaüs où Jacques,
y a été profondément ému lors d’un pèlerinage en Israël (1).

Combien de fois ne discutons-nous pas comme Cléophas et son compagnon,
sans que nos propos n’éclairent en rien la situation :
nous énumérons les problèmes
comme pour justifier notre découragement.

Au lieu de nous réconforter, nos discours tournent à vide.

Le Christ n’interrompt pas ses compagnons de route.

Tout au contraire, il les écoute longuement,
comme s’il fallait que ces hommes déposent leur souffrance,
avant de pouvoir accueillir l’interprétation libératrice de l’Esprit.

Le Ressuscité accompagne cette relecture,
   afin qu’elle devienne progressivement une anamnèse.

Le prêtre n’a-t-il pas lui aussi cette mission d’écouter ses contemporains
avant de risquer des ponts entre l’Écriture et la vie de nos frères
pour qu’ils passent eux aussi du scepticisme à la paix joyeuse.

Car il y a un bonheur à croire comme disait l’Évangile de dimanche dernier :
“Heureux ceux qui croient sans avoir vu”.

Mais « Comment pourrions-nous comprendre
s’il n’y a personne pour nous guider ? »
s’exclame le haut fonctionnaire de la reine d’Éthiopie (2)
   dans les Actes des Apôtres
            qu’on lit en long et en large durant cette période pascale.

La pédagogie du Seigneur est un modèle pour nous.

Car Dieu ne nous appelle pas pour nous-même
   mais pour nous mettre au service des autres.

À ce sujet, le Curé d’Ars aimait répéter :
“Le prêtre n’est pas prêtre pour lui. […] Il l’est pour vous.” (3)

On pense bien sûr à la préparation et à l’administration des sacrements :
la vie éternelle par le baptême,
le pardon dans la réconciliation,
la sanctification de l’amour humain dans le mariage,
le réconfort de l’Esprit-Saint
   par l’onction d’huile au cœur de l’épreuve…
— on sait combien la pastorale des personnes malades
ou du troisième âge était chère à Jacques.

Et puis le sommet de la vie chrétienne,
où le prêtre va jusqu’à faire siennes les paroles du Christ :
   “Ceci est mon Corps, livré pour vous.”

“On ne comprendra qu’au Ciel, écrivait saint Jean-Marie Vianney,
   le bonheur qu’il y a de dire la messe.”

Il ajoutait : « le prêtre doit avoir la même joie que les apôtres,
en voyant Notre Seigneur, qu’il tient entre ses mains ».

Le bienheureux Jean-Paul II osait prononcer cette formule lapidaire :
“L’Eucharistie, c’est ma vie”,
un sacrement que Jacques aimait particulièrement
   célébrer dans cette église Ste-Julienne.

Tout apostolat est marqué par des vulnérabilités
et des limites personnelles.

La loi qui préside à l’histoire de l’Eglise
est la disproportion entre la faiblesse du ministre
   et la mission que le Christ lui confie.

“Il s’en va en pleurant, il jette la semence.
   Il s’en vient en chantant, il ramasse des gerbes” dit le psalmiste (4).

L’épreuve est souvent l’ombre de la bénédiction.
“Plus tard, nous verrons que les moments d’impuissance
            — confiait le cardinal Journet
   étaient peut-être les plus grands moments de notre vie”.

Le bonheur de la moisson, c’est voir des vies se convertir au Seigneur,
c’est exulter avec le Ciel où il y a
“plus de joie pour un pécheur qui se repent,
    que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion.” (5)

Nous savons que toute ascension se nourrit de douleurs dépassées.

Le prêtre, plus que tout autre, est confronté
à la tragédie de notre monde éloigné de Dieu.

Mais le prêtre n’est pas seul : il éprouve aussi la joie de la fraternité.

Il inscrit son service dans la collégialité
avec les autres prêtres, diacres et laïcs engagés.
   qui entourent l’évêque et collaborent à sa charge.

Jacques, autant qu’il l’a pu, aimait particulièrement rejoindre
les rencontres autour du doyen le jeudi saint au C.M.K.

Le prêtre est envoyé à une communauté qui ne l’a pas choisi
et qu’il n’a pas choisie
et avec laquelle il tisse généralement des liens durables.

Dans un monde livré à la solitude et à l’anonymat,
au désenchantement
   et à la quête effrénée de bonheurs factices en trompe l’œil,
le prêtre est le témoin du bonheur pascal.

«Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée,
   trouvera en train de veiller.
Il (6) les fera passer à table et les servira chacun à son tour.» (7).

La mission du prêtre, face au scepticisme ambiant,
est de nous éveiller à la louange,
à l’unisson avec les chœurs célestes dont parle l’Apocalypse
   et avec tous ceux qui contemplent la gloire de Dieu.

Le ministère des prêtres est de remettre le monde à l’endroit,
c’est-à-dire de mettre Dieu au centre de nos vies
   pour que tout reprenne forme et joie à partir de Lui.

Ayez de « l’estime » (dit saint Paul aux Thessaloniciens (8))
pour leur engagement. Ils vous sont envoyés de la part du Seigneur.

Demandez à vos prêtres de vous donner le Christ,
c’est le meilleur service que vous pourrez leur rendre.

Soutenez leur ministère par votre prière fidèle et votre bienveillance,
par votre aide matérielle et pastorale,
tout en acceptant que les prêtres ne soient pas qu’à vous.

Ils sont aussi prêtres pour les brebis égarées.

Aidez-les à vivre les engagements qu’ils ont pris :
le choix du célibat,
une simplicité de vie évangélique,
l’obéissance au Christ.

Le prêtre ne doit pas être placé sur un piédestal,
mais chacun est invité à poser sur lui un regard de foi et d’espérance.

Pour terminer : deux extraits de lettres que Jacques m’a adressées.

D’abord, à la veille de mon installation à Marie-Médiatrice :
ces mots qui aujourd’hui prennent un sens nouveau
   et s’appliquent à chacun de nous.

Si je ne suis pas là [de corps],
je serai présent par la pensée et ma prière
pour que le Seigneur t’accorde force, lumière, paix et modération
dans ton ministère (9), que je soutiendrai de mon mieux !

Et puis une autre fois :
“Homo infirmus, et exigui temporis”.

Le contexte est celui-ci :
L’auteur du livre de la Sagesse s’adresse à Dieu et lui déclare :
“Je suis ton serviteur, le fils de ta servante,
   un homme faible et qui dure peu, limité pour comprendre…” (10).

Jacques un homme intelligent… et humble,
qui renvoie à la servante du Magnificat, nom de cette Unité pastorale.

Il avait d’ailleurs une profonde dévotion mariale.

Dans sa chambre, aux Hêtres, on pouvait voir son chapelet
à portée de main.

À de nombreuses reprises,
   il m’a dit : je prie tous les jours pour les paroissiens.

Nul doute que maintenant, il continuera à le faire
au moment où avec les disciples d’Emmaüs de tous les temps,
   il est invité à entrer dans la Jérusalem éternelle.

Car si Jacques a accepté de ne pas fonder de famille,
c’est que sa famille, c’est nous !

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[1] En 1978.

[2] Ac 8, 31.

[3] Le Curé d’Ars. Sa pensée – Son cœur, Foi Vivante, 1966, p. 100.

[4] Ps 125.

[5] Lc 15, 1-10.

[6] Amen je vous le dis : il prendra la tenue de service,…

[7] Luc 12,37.

[8] 1 Th 5, 13.

[9] pastoral.

[10] Sg 9,5.


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